Bertrand SECRET
Parcours
Formé aux Beaux-Arts de Nantes, le travail de Bertrand Secret repose sur un piège perceptif. Il utilise les codes de l’animisme pour créer des effets de présence. Ses sculptures hybrides semblent vivantes. Elles nous regardent mais ce n’est qu’une amorce. Car en s’approchant on se heurte à la réalité froide de la matière. L’œuvre se révèle être une entité hermétique, minérale, régie par l’Ontologie Orientée Objet (OOO). Elle existe pour elle-même, autonome et d’une altérité radicale.
C’est dans cette friction — entre cette complicité animiste et cette incommunicabilité lovecraftienne — que Bertrand Secret sculpte ce qu’il nomme un « existentialisme weird ». La réalisation soudaine, ici et maintenant, que nous sommes entourés d’artefacts aliens qui possèdent leur propre existence, mais avec lesquels il nous faut tisser du lien et faire monde.
Pan’s throne
(Le trône de Pan)
2026
Grès émaillé
Voici une contre-histoire de la “politique de la chaise vide ». Ici, le retrait n’est pas un abandon, mais une cosmopolitique de l’absence.
Assise en grès, saturée d’ornements de nos attachements fantômes, cet objet sorcier existe furieusement en lui-même. Installé dans un temps géologique, il vit sa vie souveraine et disponible. C’est un siège diplomatique offert aux invisibles, une densité céramique dans laquelle l’humain s’efface pour que le reste du monde puisse enfin s’asseoir.
Démarche artistique
En quelques centaines d’années, le temps d’un clignement de paupière dans l’histoire humaine, nous avons basculé dans un grand trouble. Aux grands décentrements copernicien et darwinien, sont venus s’ajouter les trois infinis échappant à notre compréhension, l’infiniment grand de l’univers, l’infiniment petit des particules élémentaires et l’infinie étrangeté du vivant.
En plus de ces incertitudes physiques, l’éthologie, l’anthropologie et les sciences cognitives, nous ont appris qu’il y a une infinité de mondes perçus 1, construits et vécus 2.
Le socle de nos certitudes a commencé à vaciller. Tout ce qui semblait immuable, solide, commun, est devenu incertain, flou, subjectif. Et pour rajouter encore à ce trouble, nous savons depuis les années 70 3 que nous nous dirigeons à une vitesse exponentielle vers un désastre écologique tel que la terre n’en a pas connu depuis des millions d’années.
Le terme qui est entré dans le langage commun pour qualifier ce moment de l’Histoire du monde est l’anthropocène. L’humanité est devenue une force géologique, capable de laisser une empreinte définitive sur la terre mais aussi de bouleverser l’homéostasie climatique de notre planète et d’anéantir la quasi-totalité du vivant en quelques décennies. Ce que nous appelons la sixième grande extinction n’est autre que la disparition systématique de toutes les espèces sauvages dans tous les écosystèmes et dans toutes les branches du vivant. La Biodiversité se réduit à peau de chagrin ; aujourd’hui 98 % de la biomasse des mammifères se compose d’humains ou d’animaux d’élevages.
L’effondrement est là, il a déjà eu lieu, il nous reste aujourd’hui à composer une nouvelle alliance, à vivre avec le trouble 4 de cet ici et maintenant endeuillé mais pourtant encore riche de possibles. Il semble qu’il faille faire évoluer nos conceptions du monde binaire, nature et culture, humain non-humain… Pour inventer une nouvelle manière d’être et de vivre avec le vivant 5. Acter les limites de notre ontologie naturaliste 6 et de l’esprit scientifique, qui à la suite de Descartes nous pousse à considérer les animaux comme des machines, insensibles, ou à tout le moins inconscientes de leur douleur, et à retrancher le monde végétal de celui du vivant. Rentrer dans un rapport d’intersubjectivité inter-espèce, expérimenter le perspectivisme amérindien, c’est ce que nous faisons au quotidien avec nos animaux familiers, chiens, chats, cochon d’inde…
L’animisme méthodologique étend cette intimité relationnelle à tout le vivant, aux objets, aux esprits, aux relations.
Mycorhizes, Microbiote, virus, champignons, plantes médicinales, et mauvaises herbes, animaux sauvages et domestiques, méduses, et cyanobactéries…
Non humain, autres qu’humains, plus qu’humain, qu’importe comment nous les appelons, il faut embrasser l’étrange étrangeté 7 des êtres qui nous entourent.
Un artiste aujourd’hui ne peut faire l’économie de ces questions. Depuis le début, mon travail s’inscrit dans cette nécessité de penser l’hybride, le multiple, de chérir l’altérité humaine, animale, végétale et fongique. D’user de greffes, de rhizomes et mycorhizes et de faire de la place aux esprits, aux fantômes du passé, aux fantômes du futur. De camper dans le trouble et l’indistinct. De métaboliser l’étrangeté fusse-t-elle inquiétante.
Mes sculptures céramiques ou mes peintures sont l’incarnation de ces hybridations du vivant, les créatures qui prennent vie dans le ventre du four, ou qui s’animent de pigments sous mes brosses sont les gardiens d’une vie qui est plus qu’elle-même, les gardiens du maillage de tous les êtres qui ont rampé, couru, volé sur cette planète et des formes de vie qui nous succéderont.
Les créatures qui hantent mon atelier ont la puissance des archétypes, elles sont d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui, d’hier et de demain. Elles sont étrangement familières mais d’une altérité insondable. Elles sont chamanes, magiciennes, enfants sauvages, divinités. Elles ne figurent pas, elles sont.
Matière incarnée d’espace et de temps.
Mon rôle d’artiste est plus que jamais de participer à un devenir symbiotique. Et s’il nous faut bien atterrir comme le dit Latour 8 et qu’il nous faut d’urgence nous rappeler si besoin que nous sommes Terrestres, chacune de mes pièces est l’écho de cette filiation.
Bertrand Secret
1 Jakob Von Uexkull, Milieu animal et milieu humain, éditions rivage 2010
2 Clarence Irving Lewis, Mind and the World Order: Outline of a Theory of Knowledge Dover Publications Inc., 2003.
3 « Rapport Meadows », The Limits To Growth, Chelsea Green Publishing
4 “Vivre avec le trouble” Donna Haraway, des mondes à faire, 2022 5 “Manières d’être vivant” : Enquêtes sur la vie à travers nous, Baptiste Morizot, acte sud 2020
6 “Par-delà nature et culture” Philippe Descola Gallimard, 2015
7 “La pensée écologique” Timothy Morton, Zulma Poche 2021
8 “où atterrir » Bruno Latour, La Découverte 2017